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Article: Bleu de chine ou bleu de chauffe, deux bleus et deux mondes

Veste bleu de chine corse délavée portée

Bleu de chine ou bleu de chauffe, deux bleus et deux mondes

Veste bleu de chine corse délavée portée

Deux vestes bleues, deux mondes, et presque tout le monde les confond. Le bleu de chine vient des champs. Le bleu de chauffe vient de l'atelier. Elles se ressemblent de loin et se distinguent en trois secondes, quand on sait où regarder.

Voici ce qui les sépare, et pourquoi nous fabriquons les deux.

Qu'est-ce que le bleu de chine ?

La veste de ceux qui travaillent la terre.

La veste bleu de chine porte le nom du pays d'où sa toile est venue. Ce sont les navigateurs qui l'ont ramenée en Méditerranée, et elle a pris ici la place qui lui revenait : celle du vêtement qu'on met le matin pour aller aux bêtes, aux vignes, aux châtaigniers.

Chez nous elle appartient au monde agropastoral, qui a fait cette île bien plus que ses ports. Les bergers, les éleveurs, les paysans, ceux qui montaient dans nos montagnes corses et redescendaient à la plaine l'hiver. Et elle appartient aussi au monde de la pêche, sur toute la côte, parce qu'une toile de coton serrée tient le vent de mer et sèche vite.

Bouton chinois tressé et sa bride sur un bleu de chine

Comment reconnaît-on un vrai bleu de chine ?

À ses boutons, et le détail se voit d'un coup d'œil.

Le bleu de chine se ferme par des boutons chinois, ces boutons de tissu tressé qui passent dans une bride cousue plutôt que dans une boutonnière taillée. Aucune autre veste de travail française ne porte ça. C'est la signature, et c'est ce qui trahit l'origine du modèle.

Le reste suit la même logique : une coupe droite qui laisse le bras libre, des poches nombreuses et plaquées, une toile de coton qui se patine plutôt qu'elle ne s'use. Notre bleu de chine corse garde cette construction, avec la signature brodée sur la poche poitrine, c'est notre marque de fabrique. Nous avons été la première marque corse a relancer le bleu de chine avec une fabrication totale et une coupe plus moderne.

Qu'est-ce que le bleu de chauffe ?

La veste de ceux qui travaillent la matière, à l'usine.

Son histoire est plus industrieuse. Elle vient de l'atelier, de la forge, de la machine, et son nom le dit : la chauffe, c'est le feu qu'on entretient. Elle se ferme par un boutonnage traditionnel, boutons et boutonnières, sans tresse ni bride.

C'est le vêtement qui a rangé les hommes en deux camps pendant un siècle. D'un côté les cols bleus, de l'autre les cols blancs. On savait à quoi s'en tenir sur quelqu'un avant même qu'il ouvre la bouche, et les ouvriers ont fini par vouloir se défaire de cette étiquette.

Veste bleu de chauffe et son boutonnage traditionnel

La Corse a-t-elle vraiment été une île industrielle ?

Oui, et c'est l'histoire qu'on nous a le moins racontée.

Le musée de la Corse, à Corte, lui a consacré une exposition et un ouvrage, *Corse industrielle 1830-1960, mémoire révélée, matière transformée*. Le titre dit déjà l'essentiel : cette mémoire avait besoin d'être révélée, parce qu'elle avait disparu sous l'image d'une île sauvage restée à l'écart du progrès. Elle est fausse.

Plusieurs activités ont tenu cette île pendant plus d'un siècle : les mines et les carrières, la métallurgie, et l'exploitation du bois.

L'antimoine, dans le Cap. On a extrait la stibine à Ersa, à Meria et à Luri. Meria était le plus important des trois. La concession est accordée par décret impérial le 10 mars 1858, et en 1888 des banquiers et des industriels bastiais fondent la Société Corse des Antimoines. Cette année-là, on sortait une tonne de minerai par jour. Le secteur n'a pas survécu à la crise de 1930.

L'amiante, à Canari. Le gisement est découvert en 1898 et exploité sans interruption de 1941 à 1965. 170 à 300 ouvriers y travaillaient au plus fort, et cette seule carrière du Cap Corse couvrait la moitié des besoins de la France. La production passe de 6 000 tonnes en 1952 à 12 000 en 1954, plus de 18 000 en 1958, et 30 000 en 1961.

Le fer, les carrières, le bois, le charbon de bois. Le seul gisement de fer réellement exploitable de l'île se trouvait du côté de Farinole et d'Olmeta-du-Cap. Les carrières ont fourni la pierre, les forêts ont fourni les grumes, la sciure, le liège et le charbon.

Et le châtaignier a fait vivre une usine qui exportait dans le monde entier. À Ponte-Leccia, au bord du Golo, la Société des Tannins Corses tirait du châtaignier un extrait tannant, celui qui sert à travailler le cuir. Société anonyme au capital de cinq millions de francs, des bureaux à Bastia, à Paris rue de l'Entrepôt, et à Liverpool. Sa production annoncée : trente mille fûts par an, exportés en tous lieux.

Arrêtez-vous une seconde sur ce que ça veut dire. Les châtaigniers de la Castagniccia, ceux sous lesquels nos anciens ramassaient la farine de l'hiver, tannaient des cuirs jusqu'en Angleterre.

La plage noire de Nonza, faite des résidus de la mine d'amiante de Canari

Les femmes corses étaient au fond, elles aussi

Il existe une carte postale ancienne, tirée dans les années où l'on vendait la Corse aux voyageurs, et son titre imprimé est « Types corses ».

On y voit quatre femmes à l'entrée d'une mine. Elles se tiennent autour d'une berline posée sur ses rails, elles ont des outils à la main, une pioche, une barre. Jupes longues, tabliers, corsages sombres. Derrière elles, la porte de bois de la galerie et la roche.

Celui qui a édité cette carte a cru photographier un décor. Il a photographié des ouvrières.

C'est une chose qu'on ne dit jamais quand on parle du vêtement de travail : les femmes y étaient. Aux mines, aux carrières, aux scieries, aux champs, et personne ne leur a fait de veste à leur taille avant très longtemps. C'est aussi pour elles que nous coupons aujourd'hui des vêtements corses pour la femme, et pas seulement des bleus de Chine mais toutes nos collections sont adaptées aux femmes corses. Nous y avons mis leurs courages, leurs fiertés et leurs amours pour la Corse.

Les scieurs de long

Une autre image du même fonds montre un chantier de scieurs de long.

Un tronc posé sur un chevalet. Un homme debout dessus, un autre en dessous dans la fosse, et entre eux une scie qui fait deux mètres. Ils descendent et remontent, toute la journée, pour tirer des planches d'un arbre. Autour, la montagne et les copeaux.

Regardez ce qu'ils portent : des chemises de travail rayées, un gilet pour celui qui surveille. C'est le vestiaire dont sortent nos deux vestes.

Scieurs de long au travail vers 1900, l'un sur le tronc, l'autre dans la fosse

À chaque étape, quelqu'un a transformé quelque chose de ses mains. Un bloc devient un seuil, un tronc devient une poutre, un minerai devient un lingot. Cette île a eu ses entrepreneurs, ses ingénieurs, ses sociétés, ses ouvriers spécialisés et ses journaliers.

Les gradins de l'ancienne mine d'amiante de Canari, dans le Cap Corse

Qui étaient ces ouvriers ?

Des gens d'ici, et des gens venus d'ailleurs.

L'exposition du musée a rendu leurs noms à quelques-uns. Des entrepreneurs, comme la famille Orenga et l'homme d'affaires anglais Arthur Castell-Southwell. Des ingénieurs, comme Emile Gueymard et James Cunningham. Des mineurs italiens à l'antimoine d'Ersa. Et des journaliers, et des enfants, sur les sites miniers du Cap.

Voilà les hommes qui portaient le bleu de chauffe en Corse. Ils descendaient dans le noir, ils remontaient couverts de poussière, et personne n'a écrit leur histoire pendant longtemps.

C'est pour eux que cette veste existe, et c'est pour notre histoire que nous la fabriquons encore, nous ne voulons pas oublier notre histoire, notre culture, nos valeurs.

Lequel choisir aujourd'hui ?

Prenez celui dont l'histoire vous parle.

La veste bleu de chine si vous venez de la terre, de la mer, du village. Il se porte ouvert sur un tee-shirt en été, fermé sur une maille en hiver, et ses boutons chinois se remarquent toujours.

Le bleu de chauffe si c'est l'atelier qui vous appelle, la matière, le geste. Sa coupe est plus franche, son boutonnage plus sec.

Les deux se patinent, et c'est là qu'ils deviennent les vôtres. Une toile de coton neuve raconte le magasin. La même après trois hivers raconte celui qui la porte.

Poche poitrine brodée et brandebourgs d'un bleu de chine SGIÒ

Pourquoi la marque corse SGIÒ fabrique ces deux vestes

Le bleu de chine est mon premier produit. SGIÒ a commencé par lui, en 2015, et remettre un produit oublié au goût du jour a été un défi.

Il existait avant, évidemment. Il s'empilait sur les marchés à un prix qui disait déjà tout sur les conditions de fabrication et sur la qualité, et il avait une seule clientèle : les anciens, les hommes qui travaillaient dehors, ceux qui cherchaient une toile solide et laissaient le reste. Un vêtement de nécessité, jamais de choix. La toile était robuste, je lui reconnais ça volontiers. Tout le reste demandait du travail : une coupe grossière, taillée large pour aller à tout le monde, une qualité approximative, et une teinture qui déteignait.

Nous lui avons rendu ses lettres de noblesse. En posant le nom de SGIÒ dessus, d'abord. Et en redessinant la coupe ensuite, pour qu'elle mette la personne à son avantage, en choisissant des matières d'un tout autre niveau. Notre volonté était de rendre nos clients aussi beaux à l'extérieur qu'ils ne le sont à l'intérieur. C'est pour cela que nous faisons Le vrai bleu de chine corse , pour tout ce qu'il représente et tout ce qu'il exprime.

Le bleu de chine corse dort dans toutes les armoires de l'île, et c'est le vêtement corse qui raconte notre culture. Elle méritait qu'on la traite pour ce qu'elle est une empreinte éternelle de notre patrimoine vivant.

Nous sommes des enfants de la terre.

La Corse a toujours été faite de travailleurs. Ce sont eux que je voulais mettre à l'honneur, et j'ai mes raisons.

Je suis fille d'agriculteur, et petite-fille d'agriculteur. Le bleu de Chine, c'est la veste de tous ces hommes que j'admirais autour de moi, ceux qui ont été les piliers de ma vie. L'homme corse porte les valeurs de la Corse, la bienveillance, le courage, l'humilité.

Pour moi, les vrais Sgiò, ce sont eux. Ce ne sont pas ceux qui détiennent l'argent ou le pouvoir. Les vrais Sgiò ont de vraies qualités humaines, et ils donnent leur générosité à qui passe la porte. La noblesse dont parle notre maison vient de là, et de là seulement.

Le bleu de chauffe, pour l'histoire qu'on a oubliée

Je suis passionnée par l'histoire de la Corse, et je trouve dommage qu'elle reste si mal connue.

Ce passé industrieux, les mines du Cap, les scieries dans la montagne, l'usine de Ponte-Leccia qui exportait jusqu'à Liverpool, presque personne ne le raconte. Le bleu de chauffe est la veste de ces gens-là, et le mettre au catalogue était une façon de remettre leur histoire en lumière.

Deux vestes de travail, donc, et une seule intention derrière les deux : éclairer ceux qui ont fait cette île, aux champs comme au fond d'une mine.

Aujourd'hui, quand on pense au bleu de chine corse, on pense à nous.

C'est notre marque de fabrique, au sens propre du terme. Nous avons réinventé le bleu de chine corse, et nous sommes devenus la référence mode en Corse. Nous sommes la marque corse parce que nous faisons vivre chaque jour ce que nous avons reçu en héritage, et parce que nous le fabriquons bien.

La Corse s'apprend en la vivant au quotidien. 

Je suis corse depuis ma naissance, j'y ai grandi, j'y ai souffert et je vous livre avec beaucoup de sincérité mon combat pour que la Corse reste ce qu'elle a toujours été. Un exemple pour le reste du monde ! Je sais que la tâche est dure mais lorsque j'ai commencé personne ne croyait dans mon bleu de Chine et aujourd'hui je suis copié, j'inspire chaque jour, comme la Corse l'a toujours fait avant moi. nous inspirons le monde depuis des décennies et je continuerai la lutte pour mes convictions comme la Corse que je suis

*Esse corsu per sempre.*

Elodie

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*Crédits photographiques. La mine d'amiante de Canari, Cardioceras, domaine public volontaire (CC0). La plage de Nonza, Nacaru, licence CC BY-SA 4.0. Les scieurs de long vers 1900, carte postale d'auteur inconnu, domaine public. Les autres photographies sont celles de la maison.*

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